[edit: ce texte a été écrit en 2018, le projet pharaonique en tête était une histoire pour un quartier de Marseille, déjà ceux que je connaissais puis d’autres à découvrir. Mais, en 2018 Marseille c’est la Plaine saccagée, il n’y a plus de marché depuis, il doit revenir il parait mais comme beaucoup de chose dans cette ville, ça attendra sûrement encore longtemps. Et surtout en 2018 à Marseille c’est l’effondrement de l’immeuble de la rue d’Aubagne et 8 personnes décèdent de l’incurie de la ville, de ses propriétaires. 2018 Marseille ça a été moche, alors mon texte je me le suis gardé. Ce soir je suis tombé dessus par hasard et ce soir j’ai envie de le partager, pour garder une trace de comment je voyais la Plaine et Marseille avant tout ça. bref va lire ou pas, tu me diras ou pas. ]
Il a appelé lundi matin à neuf heures, c’est le créneau choisi par les gens organisés, heure de prédilection des gens ordonnés,ceux qui rédigent les listes des différentes tâches à accomplir pour la semaine à venir, que ce soit des obligations administratives, des rendez-vous médicaux ou des déjeuners avec des amis, le dimanche soir ils notent leurs devoirs et dès le lundi matin ils s’acquittent de leur pensum. Il lui dit vouloir un buffet, composé de fruits frais et de légumes bio de la région, il a émis une seule restriction, pas de carottes cuites, il déteste cela. Elle sourit à l’autre bout de la ligne elle déteste cela aussi. Il lui explique qu’il organise une lecture dans sa librairie en petit comité, une dizaine de personnes et comme ses talents culinaires se résument à se rendre au cours Julien manger des falafels dans le restaurant palestinien situé près de la bouche de métro, il a besoin d’elle.
Ce sont exactement les mots prononcés « j’ai besoin de vous » est-ce que c’était sa voix chaude et grave ou le ton déterminé, mais elle a ressentie un frisson à l’écoute de ses mots « j’ai besoin de vous » dit comme un désir impérieux et comme tout désir, il devait être satisfait au plus tôt « la lecture aura lieu demain. ». Il lui explique qu’il se trouve rue St Pierre au 41 « Chez Balthazar, c’est mon prénom », elle a vu cette nouvelle boutique dans le quartier, elle est passée devant plusieurs fois sans prendre le temps de rentrer, ça sera l’occasion. À l’évocation du prénom Balthazar, elle se le représente comme un des rois mage, méditerranéen, beau, captivant, il ne peut qu’être beau avec un prénom pareil, d’une beauté particulière. Elle le saura rapidement, car demain soir elle lui livre le buffet.
Il raccroche. Il aurait bien fait durer cet appel, prolonger cette sensation de bercement qu’il éprouvait au son de sa voix. Une voix telle qu’il l’avait imaginé qui allait si bien avec son prénom Alma, une voix enveloppante et rieuse.
Cela fait deux mois qu’il est installé à Marseille, il a choisi le quartier de la Plaine pour ouvrir sa librairie et y vivre aussi, un quartier créatif, alternatif dans lequel il se sent bien. Il y a déjà ses habitudes, dès l’ouverture de la boutique, il dépoussière les piles de livres, les étagères puis s’installe à son bureau face à la vitrine et observe les gens du quartier, des étudiants installés pour les loyers bon marché, aux retraités recherchant le bruit et la vie de la ville. Il l’a remarqué tout de suite, elle passe dans la rue les jours de marché vers neuf heure trente, toujours habillée de noir, les lèvres rouges, la démarche pressée, le panier vide lorsqu’elle monte la rue et plein lorsqu’elle la descend.
Il s’est surpris à attendre ses allers-retours. Ses apparitions rythment désormais sa semaine. Elle est devenue une obsession, il l’attend et se demande quelle robe elle portera, quelle sera la nuance de son rouge aux lèvres, aura-t-elle l’air sérieux ou sourira-t-elle au ciel ? Après son passage il repense à son corps, ses jambes qu’il devine galbées et bronzées sous sa jupe, son décolleté qui présage des seins lourds, il sent à ces instants là un souffle chaud parcourir le bas de son dos, une sensation familière qu’il pensait perdu avec son dernier amour. Cette chaleur confortable se transforme en émoi, fragile au début puis dure, il ouvre les yeux, les joues rougies surpris par ce désir violent. Il ne la connaît pas et est déjà attiré irrépressiblement par elle.
Il lui fallait la rencontrer, face à elle il se rendrait bien compte qu’elle n’était qu’un fantasme, il serait déçu, car elle ne ressemblerait en rien à ce qu’il avait imaginé, elle serait plus commune, plus vulgaire que dans ses songes éveillés et alors il serait délivré de cette toquade. Il a demandé aux commerçants du quartier s’ils la connaissaient, on la surnomme « Lala » diminutif d’un prénom déjà court « Alma » elle est cheffe à domicile, habite le quartier de la Plaine rue Château Payan, une rue perpendiculaire à la rue St Pierre. Il savait désormais comment provoquer leur rencontre. Dimanche soir à neuf heures, assis à son salon, il note les tâches à effectuer pour la semaine : appeler Alma pour l’organisation du buffet, qu’il souligne plusieurs fois.
Lundi soir, elle se rend au marché paysan de la Friche de la Belle de mai, ce n’était pas son quartier ni son marché, mais elle sait qu’elle y trouvera du bio comme à demandé le libraire. Elle, son marché, c’est la Plaine ou Noailles, ni bio, ni producteur, mais qui correspond à la taille de son porte-monnaie et à l’ambiance qu’elle affectionne, populaire, bigarré, sans manières et elle se donnait bonne conscience en se disant que comme elle n’avait pas de voiture, son empreinte carbone était des moindres. Armée de son seul panier, elle faisait ses courses sans liste, elle y allait à l’inspiration, ce qui lui valait des oublis souvent. Une soupe de courgette au fromage de chèvre, une tarte à l’oignon, une salade froide de poivrons grillés, du melon, des fraises, un jus de bissap, seul entorse à l’exigence des fruits locaux, elle verrait s’il lui en tiendrait rigueur, il fallait toujours qu’elle rajoute un élément pas prévu, une surprise, ça l’amuse.
Elle arrive embarrassé de tout ses paquets dans la librairie « Bonjour ! » Un grand sourire « me voici », elle pose ses paquets sur une chaise, tire une table, établie le coin du buffet, déploie la nappe, instaure les mets à gauche le salé, à droite le sucré, campe le jus de bissap au milieu, elle recule d’un pas, penche la tête, examine la table, elle est plutôt contente. Elle se tourne vers lui « ça vous plaît ? Moi, j’aime bien ! » Elle le regarde enfin, alors non ce n’est pas un méditerranéen, brun et ténébreux mais il est beau, comme l’avait imaginé, souhaité. Durant ces grandes manœuvres, Balthazar avait eu le temps de lui ouvrir la porte et de se réfugier derrière son bureau, elle avait l’air déterminé, il s’était dit qu’il n’avait qu’une chose à faire s’asseoir et la regarder. La boutique sentait la nourriture, le parfum, la sueur aussi, elle avait dû se presser pour arriver à l’heure convenue. Toutes ces odeurs, sa présence dans ce repaire, depuis lequel il l’observait depuis des semaines, qui abritait ses fantasmes, ses rêves éveillés, du plaisir même quelquefois, tout cela réveilla son désir pour elle, il s’imagina s’approcher d’Alma lui demander s’il pouvait l’embrasser, elle répondrait oui, des baisers passionnés, des baisers du bout des lèvres, des langues sucés, mordillées, il caresserait son dos, oserait même peut-être glisser sa main plus bas, elle collerait son entrejambe à sa cuisse et basculerait ses hanches pour les bercer, les exciter. « Euh… Oui ! » La question d’Alma avait interrompu son songe éveillé « oui, c’est parfait, merci. » Il se lève de son bureau, se dirige vers elle, se penche, elle s’écarte, surprise, il tend la main vers la poignée de la porte de la boutique et ferme la serrure.